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samedi 5 août 2017

Le client célèbre


Monsieur Lopes, - le monsieur Brun du cafetier -, locataire de la Casa Nova, arrive avec le chapeau de paille mis de travers. Ça sent la tempête sous un crâne. Mais qui seront Les misérables qui ont osé ainsi agiter la matinée de ce sympathique touriste ? Le patron du café s’attend à tout. Sauf à la révélation entomologique.
—   Parmi les dix plaies de la Casa Nova, vous avez omis de me dire : des taons en grand nombre entrèrent dans toute la maison ! Enfin, je dis des taons, mais il s’agit de mouches vertes !
—   Les insectes, ce n’est pas ça qui manque en été en Corse !  
—   Les frelons, je me suis habitué et je les chasse de la cuisine et de la salle de bain ! Ils ne sont pas si féroces que leur taille le laisse supposer ! Les guêpes, on s’en accommode et on avale vite la viande, avant qu’elles ne la sentent ! Ou on leur laisse la part du pauvre, dans un coin de la table avec un petit bout de poulet et la peau ! Mais là, c’est une nuée !
—   Une nuée ? Vous ne vireriez pas marseillais, monsieur Brun ?
—   Lopes ! Lopes, nom d’un chien !
—   Vous voulez un café pour vous calmer ?
—   Non, merci ! J’ai divorcé du café de ma femme ! J’ai la cafetière Nespregusto ! Quand je dis nuée, c’est plutôt par vagues ! Un peu comme les migrants !
—   Vous avez de ces comparaisons ! Oser mettre dans le même panier des mouches importunes et les malheureux qui fuient l’Asie et l’Afrique ! Vous êtes sûr que ce ne sont pas les Hébreux fuyant l’Égypte ? Pardon de rire avec un sujet aussi grave !
—   J’ai une pièce où j’aime lire ! C’est d’ailleurs la seule où le mobile ne passe pas du tout ! Autrement dit, mon épouse qui passe le plus clair de son temps à appeler ses amies et sa famille pour dire tout ce qu’on pourrait faire, si elle daignait lâcher ce maudit téléphone ! Bref, dans cette pièce, je peux lire presque, sans entendre les conversations qui me concernent si peu !
—   C’est là que la Nature se montre parfois cruelle à l’égard du paisible lecteur !
—   Je ne lis pas des romans de la Grande Littérature ! Enfin, pas de celle qui ennuie la plupart des lecteurs estivaux ! Des polars, des nouvelles d’un auteur japonais ! Or, je lisais un polar français original quand quatre mouches se sont mises à tournoyer dans un bourdonnement qui me sortait de la ceinture parisienne et des trafics de drogue !
—   J’ai un vieux ventilateur, si vous voulez ! Il fait un bruit dû à une vibration et on finit par s’y habituer, car il apporte l’illusion d’un air frais ! Ça devrait couvrir le bourdonnement !
—   J’ai pris une tapette ! Pas celle pour les rats : celle pour les mouches ! Et je me suis employé à dégommer les quatre mouches ! D’ailleurs, il m’est arrivé un truc étonnant !
—   Avec vous, je suis rarement déçu !  Ça égaie mes mornes journées ! Dîtes voir…
—   Je ne suis pas un bigot ! Je suis catholique, mais guère pratiquant ! Je me fiche du Pape, des curés et je ne crois pas vraiment aux demi-dieux que sont les saints et saintes !
—   Généralement, ce genre de préambule fort littéraire est suivi d’un mais !
—   Mais, ne voilà-t-il pas qu’une mouche se pose sur un portrait de la Vierge, sans doute ramené de Lourdes par un ancêtre du proprio ! Là, je peux dézinguer ma mouche verte, la dernière des quatre ! Et soudain, j’hésite ! Je me dis que ça n’est pas parce qu’on ne croit pas à ces choses qu’il faut se montrer mécréant ! Hésitation coupable dont la mouche a profité pour reprendre son vol !
—   Comme le bourdon de Rimski-Korsakov !
—   Quasiment ! Je la zigouille, in fine, et je me remets à lire !

Le patron astique son zinc avec une moue dépitée, comme à la fin de ces films français qui se plaisent à ne rien raconter et à se finir en queue de poisson, sans parvenir à être assez ennuyeux pour dormir :
—   Je lis quelques lignes et trois nouvelles mouches entrent dans mon cabinet de lecture !
—   Les mouches sont toujours attirées par les cabinets, plus que par la lecture !
—   Et je dois à nouveau travailler mon service avec ma tapette en guise de raquette !
—   Et il faut travailler aussi le smash et la montée au filet !
—   Avec la canicule, je suais comme un veau ! Je zigouille les mouches importunes…
—   Mais pour que ayez le chapeau de paille de traviole, il faut que ça ait continué !
—   Je veux, mon neveu ! Quatre mouches venues d’on ne sait où…
—   Vous ne leur avez pas demandé leurs papiers, quand elles ont passé la frontière de la fenêtre ?
—   Je n’ai pensé qu’à me remettre à l’affût pour les liquider !
—   Vous n’aviez pas d’appeau, comme pour le canard ? On se croirait en Sologne !
—   Des épisodes comme ça, j’en ai eu pendant plus d’une heure ! Une des plaies de l’Égypte !
—   Vous avez des enfants avec vous ?
—   Le premier-né de mon premier-né !
—   Malheur ! Il faut agir, monsieur Brun !
—   Lopes !
—  Parce que vous croyez que les plaies s’arrêtent à des considérations patronymiques ? Il vous faut un agneau ou un chevreau, sans défaut, de moins d’un an ! Il faut le sacrifier et le manger ! Garder son sang pour le mettre sur les deux poteaux et sur le linteau de la porte principale de la Casanova !
—   Et pourquoi ? Quelle horreur ! Ça va attirer plus de mouches !
—   Je vous chine ! La dixième plaie de l’Égypte, dans la Bible : La mort des premiers-nés de toutes les maisons qui ne porteront pas ce signe !
—   Je ne vous voyais pas en train de lire la Bible, le soir avant de vous endormir !
—   Je l’ai vu à la télé dans Les Dix Commandements, avec Charlton Heston ! C’est moins tarte !

Lopes, dit monsieur Brun, ôte son chapeau de paille et s’éponge le front qui recule sous les assauts répétés des ans, telle la falaise de Bonifacio face aux vagues écumantes :
—   Un petit Casa, ce serait possible ! Ou bien vous attendez d’avoir fini la bouteille de Ricard ?
—   Malheureux ! Pour les pastis, il en va comme de la religion ! Chaque buveur a son église et je me dois d’avoir au moins ces deux marques, sans ça ils vont aller le boire ailleurs !
—   Un Casa, donc, et ne mettez pas trois tonnes de glaçons pour donner l’illusion d’une dose normale !
—   Comme si c’était mon genre de faire ça ! J’attends le troisième pastis…
—   Vous n’avez pas des olives, aujourd’hui ? J’attends qu’un ami me les monte de la plaine !
—   Et il ne vous resterait rien d’autre pour agrémenter le pastaga ? Des cacahuètes ?
—   Des noix de cajou ! Mais, je n’aime pas !
—   Mais moi si ! Envoyez les cajous, mon minou !
À cet instant-là, entre un inconnu, en bermuda et en chemise à manches courtes. Il se ventile le visage avec son panama et regarde les lieux avec étonnement. Pas si mal pour un bar rural, doit-il se dire.
—   On peut avoir une eau minérale ? Vittel, Volvic ou Contrex, peu m’importe !
—   Vous préférez laquelle ?
—   La Volvic !
—   Celle-là, je ne l’ai pas ! J’ai du Vittel !
Le client regarde le patron avec un œil circonspect, car pour ce faire, il a fermé l’œil droit. Il vient de pénétrer lui aussi dans la quatrième dimension, comme nombre de touristes avant lui.
—   Alors, va pour le Vittel ! Le mobile passe par ici ?
—   SFR et Orange seulement, mais sur la terrasse en plein soleil ! À cette heure-là, mieux vaut éviter, à moins que ce ne soit capital ! Avec cette canicule…
—   Je préfère l’ombre du bar ! J’appellerai avant de partir !
—   Je vous amène votre Vittel en bouteille d’un quart ! Vous l’ouvrirez vous-même !
—   Je préfère : au moins je sais que c’est vraiment ce que je vais payer !
—   Je ne vais pas faire tout le boulot, quand même !
—   Je m’en voudrais de provoquer une crise cardiaque ! Amenez aussi un verre !
—   Attendez, je l’amènerai après !
—   Pourquoi pas en même temps ?
— Après ! Dans la famille, on a toujours fait comme ça ! Je ne voudrais pas que mes ancêtres se retournent dans la tombe ! Ces touristes… Toujours stressés ! On n’est pas à Paris !
—   Je m’en serai rendu compte ! Ça n’a rien du Café de Flore !
—   Vous savez, Lopes, j’ai l’impression de connaître ce client-là !
—   Il est peut-être d’un village plus vers les montagnes…
—   Non ! C’est un visage qui me dit quelque chose ! Un acteur ou un homme politique !
—   Pourquoi, il y a une différence ? Surtout depuis qu’on a un président qui a fait du théâtre !
—   Non ! Ce n’est pas ça ! La télé ! Il était à la télé !
—   Quand on est célèbre, on passe à la télé !
—   On voit aussi des cloches qui espèrent devenir célèbres ! Ça y est : c’est Jacques Mondiano qui présentait La France dans les yeux ! Une émission sur les personnes du quotidien qui méritaient d’être connues pour leurs actions bénéfiques sur l’Environnement, ou sur une communauté !
— On l’a Perdu de vue, non ? Plus assez d’audimat et plus assez de rentrées publicitaires !
— Ben oui : les gens ne montraient pas leurs fesses ou ne s’engueulaient pas comme des poissons pourris ! On préfère Loft Story, ou des merdes du genre ! Avec des gens nuls !
Big Brother is watched by you !

Le client se sert son eau minérale dans son verre propre sorti du lave-vaisselle. Soudain, il rentre un gars en sueur avec une corbeille rectangulaire, emplie de pâtisseries en sachet.
— Bonjour, m’sieurs-dames ! Quelle chaleur ! On va tous crever !
— Une certitude et une interrogation ! sourit le cafetier. On va tous crever, un jour ou l’autre ! C’est sûr ! Le plus tard possible, si j’ai le choix ! Par contre, il y a trois messieurs et je ne vois pas de dames !
—   Pas de chance !
—   Alors, Francè ? Tu fais ta tournée du samedi pour vendre tes gâteaux faits maison ?
— Ils sont bons, croyez-moi ! Pas de saloperie dedans ! dit-il en s’adressant à Jacques Mondiano.
— On dit ça, mais on est souvent arnaqué par les gens !
— Ah, non ! s’offusqua Francescu, la main sur le cœur. Mes gâteaux sont sans ingrédients !
— Pardon ?
— Je vous le jure sur la tête de ma mère ! dit le nouveau venu, en se signant trois fois. Que je ne la revois jamais plus si j’ai mis un seul ingrédient dedans !
— Tu as des canistrelli aux noisettes de Cervione ? demanda le cafetier.
— Mais bien sûr ! Combien en veux-tu ?
— Trois paquets ! C’est pour ma cousine ! Elle en cherche des non industriels !
— Ah ! Alors, avec moi, elle ne sera pas déçu ! Ma mère les faits dans la cuisine ! Sans ingrédients !
— Sans ingrédients ? s’étonna à son tour monsieur Brun.
— Un conseil : prenez-en ! Vous aimez lesquels, vous ?
— Nature ! Ils sont à combien ?
— Trois euros les trois cents grammes !
— Purée ! Vous ne vous mouchez pas avec le coude !
— Regardez dans les supers ! Ils sont plus chers ! Les miens sont livrés sur place et sans ingrédients !
— Allons, monsieur Brun ! Prenez-en ! C’est une affaire !
— Trois paquets, alors ! Tenez : un billet de dix euros !
— Je n’ai pas de monnaie ! dit le vendeur en mettant le billet dans sa poche.
— Je vous en prie ! Gardez-les ! Pourboire !
— Je vous remercie ! C’est sympa !
— Tiens, voilà tes dix euros pour mes paquets ! Remarquez, monsieur Brun, si vous preniez neuf paquets, ça ne ferait que trente euros ! glissa le cafetier en faisant un clin d’œil à Lopes.
— Là, je vous offrirais même un paquet gratuit ! Neuf plus un ! Cadeau de la maison !
— Je vais me contenter de trois paquets ! Pour goûter !
— Vous verrez : le matin au petit-déj’, c’est extra ! Vous prenez quoi en vous levant ?
— Du thé vert, sans sucre !
— Per la miseria ! Vous vous en voulez ! Vous trempez deux canistrelli dans votre thé et ce sera un délice ! Croyez-moi, vous ne regretterez pas ! En plus, sans ingrédients !
— Vraiment sans ingrédients ? J’ai du mal à y croire !
— Que la foudre s’abatte sur moi, si j’ai menti ! clama le vendeur de canistrelli maison.

Ils attendent quelques secondes, puis comme rien ne se produit, le vendeur sort en disant :
— Vous voyez : je vous l’avais dit ! Sans ingrédients !
— Avvedèci, Francè ! Chi vedette, celui-là ! pouffe le patron tandis que se ferme la porte.
— Il est bien entier, votre gars, là, avec son “sans ingrédients“ ?
— Je dois avouer que c’est un argument des plus surprenants ! opina monsieur Brun-Lopes.
— Franchement, il veut faire croire qu’il ne met ni farine, ni sucre ? demanda le client célèbre.
— Non, je vous rassure ! Il veut dire sans conservateurs et sans colorants, ni parfums artificiels !
— Il n’est pas entier, votre gars !
— Élevé dans les jupes de maman ! Je crois qu’il n’a jamais connu une femme !
— Je crois que ça ne va pas s’arranger dans ce domaine-là ! Il a un côté pas fini !
— Mais c’est un brave garçon ! Vous allez avoir une nouvelle émission ? osa demander le cafetier.
— Peut-être ! Je suis en train de négocier un truc avec une chaîne du câble !
 — Tant mieux, parce que je l’aimais bien votre émission !
— La nouvelle émission serait différente !
— Ah ! Mais, différente-différente ?
— Avec des points communs ! Je ne vais pas cracher sur les sujets que j’aime !
— Mi face piacè ! C’est bien, c’est bien !
— Bon, je dois passer un coup de fil, justement pour ça !
— J’espère que ce sera une bonne réponse ! Tenez : pour vous porter chance, je vous donne un paquet de canistrelli ! Sans ingrédients, ça ne se refuse pas !
—   Effectivement : c'est marqué sur le sachet ! Sans ingrédients ! Il faut le lire pour le croire ! C'est vraiment une vedette locale !

vendredi 4 août 2017

Le repas du 15 août


Monsieur Salmigondi, le juge en vacances, est arrivé au Café comme chez soi. Assis sur une chaise, dans un coin, près du bar, le patron dort. Il s’est assoupi en raison de la chaleur et des vapeurs digestives. Un peu trop de rosé de la cave coopérative du coin et la canicule qui continue de sévir.

Salmigondi lit le journal, en attendant patiemment, histoire de voir combien de temps va durer cet intermède assez inhabituel. Une bonne demi-heure passe ainsi, tandis que le cafetier se trouve au pays des rêves.


Puis, enfin, il sort des bras de Morphée, bâille et s’étire, comme au matin, après un long somme :
—   Ouah ! Cette sieste m’a tué !
Il perçoit la présence du juge en vacances et se reprend, tentant de sauver la face :
—   Oh, je crois que je me suis assoupi quelques secondes !  
—   Quelques secondes ? Une bonne demi-heure montre en main !
—   Il ne fallait pas me laisser dormir autant ! Après, je ne dors pas la nuit !
—   C’est toujours ça de pris ! Si vous ne dormez pas à cause de la canicule ! Quand je pense que Trump ne veut pas honorer les accords de Paris, alors que cette température sera la norme des années à venir ! Et ne pas faire d’efforts sérieux ne peut que faire empirer les choses !
—   Il ne s’est rien passé de spécial, pendant que je dormais ?
—   Un type un peu costaud, avec une barbe et un accent corse est entré et a préféré vous laisser dormir, puis il a ouvert votre caisse, a pris les billets de cinquante euros, disant que vous les lui deviez !
—   Mais, je ne dois de l’argent à personne ! Pourquoi… Vous me faites marcher : je ne laisse jamais les billets de plus de vingt euros dans la caisse ! Je dormais assis dessus !
—   Vous êtes assis sur Fort Knox ! Dîtes, en venant, j’ai vu des affiches sur la place !
—   Ah, c’est sûrement pour le repas du 15 août !
—   Le repas du 15 août ? Un restaurant ?
—   La Vierge est la patronne de la Corse ! C’est jour férié ! Dans le temps, le comité des fêtes faisait une fête sur la place de l’église et on vendait de l’alcool, on dansait, avec orchestre ou sono !
—   Et maintenant, on fait un repas ? Pourquoi avoir laissé tomber la fête !
—   Je vous explique ! Mais, vous êtes le touriste : pas le juge ?
—   Motus et bouche cousue ! On parle d’un temps ancien qui bénéficie de la prescription, hein ?
—   Tout à fait ! Un temps très lointain ! Les gendarmes sont passés après une petite bagarre entre des jeunes qui avaient… trop fêté la Vierge, à coup de whisky ! Mais, ils avaient bu ailleurs !
—   Ça va de soi ! On fait toujours les bêtises ailleurs…
—   Vous avez remarqué, hein ?


Le cafetier parle à Salmigondi comme si la Police Secrète de Poutine écoutait, - autrement dit, il confie dans un murmure, suivant l’adage des temps anciens “Les murs ont fes oreilles“ :
—   Comme il n’y avait pas eu de blessé, simplement une plainte d’un des jeunes…
—   Qui avait bu ailleurs !
—   Ils avaient bu dans un bar avant de monter ici ! Où, je ne saurais vous dire !
—   Et puis, vous n’êtes pas policier…
—   Et pourquoi deux jeunes étrangers au village que je ne connaissais ni des lèvres, ni des dents, seraient-ils venus se confier à un étranger ! Je vous le demande, hein ?
—   Pourquoi, hein ? Vous n’êtes pas du genre à poser des questions pour vous occuper durant vos heures de creux dans la journée, car il n’y a pas foule continue, ici, malgré la saison ! Bref, les gendarmes se seraient bornés à ne faire qu’une enquête de routine !
—   Plus que ça ! La carotte et le bâton, comme toujours, avec les ânes qui rechignent à comprendre ! Ils ont dit au président du comité que s’il y avait eu des blessés, ou quelqu’un qui venait à être contrôlé positif, lors des barrages que le préfet avait demandé de mettre en place, ou encore quelqu’un qui se tuait dans un accident ! 
—   Que des bagatelles, quoi ! Le petit traintrain quotidien !
—   En gros, si quelqu’un se faisait choper ivre, et qu’il vienne à dire, - une supposition, hein ? -, qu’il avait bu à la fête, le président risquerait une peine de prison s’il y avait des morts ou des blessés graves, et une amende personnelle de sept mille euros, si j’ai bien compris !
—   Vous avez assez bien compris ce qu’on ne vous a jamais confié ! Je parie que désormais, suite à cette annonce, on se battait plus pour ne pas être président que pour l’être !
—   Ce n’est rien de le dire ! Songez que les jeunes avaient toujours cherché à pousser les “vieux“ du comité vers la sortie, comme de partout, - par exemple, pour la mairie et pour le boulot -, et d’un coup, ils étaient d’accord pour n’entrer que dans le comité, à des postes secondaires, mais ils voulaient que le président reste en place ! Ringard hier, il avait été soudainement touché par la grâce divine !
—   Et puis, si quelqu’un devait payer, mieux valait que ce fût un autre, n’est-ce pas ?
—   Je pense que cette pensée égoïste se trouvait à l’origine de ce soudain altruisme !
—   Donc, la fête a continué avec une nouvelle équipe ?
—   Seulement, le président n’avait pas envie de se retrouver au tribunal car, dans une autre fête, il y avait eu un jeune qui s’était tué en rentrant en voiture et le président avait morflé !
—   C’est le genre de chose à tailler les ailes aux vocations présidentielles !
—   S’il y avait des lois aussi contraignantes pour les hommes politiques, nous subirions moins de gugusses se présentant à la présidentielle ! Même plus besoin de primaires pour nous gaver !


Salmigondi demeura silencieux un petit moment, avant de dire :
—   Remarquez, avec les journalistes qui commencent à éplucher la vie et les dérives éventuelles des candidats, il risque d’y avoir moins de candidats !
—   On peut regretter qu’on ait plus parlé d’affaires que de programmes !
—   Pourquoi ? D’ordinaire, les candidats ont pour habitude de respecter les programmes ?
—   Ouh ! Il faut remonter loin en arrière pour voir un tel miracle ! Très, très loin !
—   Mais les affaires qui éclatent juste au moment des élections !
—   La République est une forme de tyrannie, par moments ! Même si, comme le disait Churchill, “La démocratie est le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres“ !
—   C’est une galéjade juste pour dire que la démocratie n’est pas parfaite, mais mieux que le reste !
—   Ceci étant considéré, que s’est-il passé au niveau de la fête ?
—   Il n’y en a plus eu, car les jeunes ne voulaient pas d’une fête sans alcool et personne ne voulait prendre le risque d’une fête avec alcool ! Alors, il y a eu des concerts vocaux, sans grand succès, et, finalement, le succédané, l’ersatz de fête du 15 août a été un repas sur la place de la fontaine !
—   Celle-là même ! Des touristes viennent pour la prendre en photo !
—   Je ne sais pas si c’est la seule particularité vedette du village !
—   Oh, il y en a, vous savez ! On avait même des personnages très particuliers ! Des anciens de la Coloniale qui nous narraient des histoires avec des fosses marines qui parvenaient à une telle profondeur qu’on devait pénétrer dans le magma, des routes avec des lignes droites de cent kilomètres ! Des caractères trempés dans le siècle des guerres et à la langue bien pendue, mais au cœur en or !
—   Je vois : le genre de personnes dont on rit quand ils sont là et qu’on regrette quand ils ne sont plus !
—   Je n’aurais pas pu dire mieux ! Vous auriez adoré ces personnes !
—   Et ceux de maintenant ? Il y a bien des personnages, non ?
—   Oui, quelques-uns, mais qui n’ont pas la même démesure ! Un siècle de gens trop raisonnables, trop raisonnés, ou alors des emmerdeurs de la pire espèce, des inspecteurs des travaux finis, des puits de science dont nul, en haut lieu, ne juge pourtant utile de faire appel à leur savoir !
—   Et ce repas, alors ?
—   Un succédané, un produit de substitution !


Le locataire du gîte rural sent que, d’après son intonation, le cafetier émet des réserves :
— Quelque chose vous chiffonne dans ce repas ?
— Un repas représente certes l’occasion de se réunir pour marquer la fête !
— Mais, il y a un petit quelque chose qui vous gêne, n’est-ce pas ?
— Un repas avec des assiettes en papier, des loupiottes faiblichonnes, un self-service, bref, ce n’est pas vraiment une fête ! Bon, quand il y avait une sono en supplément, de la danse, ça peut aller ! Mais une fête du village avec un seul repas, c’est tristounet ! Sans critiquer, car c’est déjà ça !
— Je vois ! Un manque d’ambition par rapport à l’événement !
— Une nostalgie des fêtes d’antan ! Fut une époque où l’on voyait tout le village préparer des chapeaux en papier, à l’approche du 15 août, et le soir de la fête, tandis que les hommes avaient préparé la place de l’église, avec les canisses pour clôturer et empêcher le vent frais de la nuit d’incommoder les danseurs ! Le vent frais, ça fait rêver avec cette canicule !
—  Vous en avez la larme à l’œil ! Les souvenirs sont des parfums évanouis que le temps nous a volés !
— Et puis, voyez-vous, monsieur Salmigondi, les gens se contentaient de peu ! Les orchestres avec chanteurs demandaient moins qu’une sono de mauvaise qualité ! On buvait du champagne, avec des cuillers, - vous savez les biscuits ? - ! La place était pleine et les jeunes ne s’agglutinaient pas au comptoir, à aligner les bouteilles de whisky, comme de pitoyables trophées !
— Des trophées qui ont condamné l’esprit de la fête ! C’est bien le malheur !
— Parfois, je me reprends à espérer qu’une génération nouvelle relancera la fête avec des bals sans alcools distillés et avec le simple but de s’amuser en dansant jusqu’à quatre heures du matin !
—  Dans le fond, ce n’est pas le repas que vous détestez !
— En effet : ce que je déteste, c’est ce qu’est devenu le village ! Un agglomérat d’individualités, d’égoïsmes et une absence de communion dans la fête !
— Dîtes, patron ? Ce n’est pas l’heure du pastis ? On peut boire sans crainte, non ? On rentre à pied !
— Qu’est-ce que je vous sers ? Une tomate ? Et puis je vais sortir des olives un peu pimentées !
— Trois pastagas ! Pas plus ! Juste pour retrouver l’ivresse du temps perdu !
— Proust n’avait pas le pastaga pour le retrouver ! Dans des madeleines, ce n’est pas pareil !
—   L’esprit des étés d’antan se trouve au fond d’un verre avec du jaune !
—  Pas trop ! Juste de quoi se sentir rajeunis et légers, munis des pieds ailés de Mercure !
— Méfiez-vous ! Parfois, au fond d’un verre, on ne trouve que la nostalgie triste des âges envolés !
— Dieu nous en garde ! Le verre deviendrait alors la boîte de Pandore ! Il ne faut pas que tous nos souvenirs s’échappent de la boîte et qu’au lieu de l’Espoir ne reste que la Tristesse !
— Cela ne saurait arriver si nous avons des conversations joyeuses !
— Oui : devisons gaiement ! Et que l’esprit des fêtes d’antan habitent nos esprits !
— Salute ! 
— E pace indè i nostri cuori !

Un dessin de Coco