L'inconnu illustré
Textes humoristiques décrivant la vie d'un village corse de fiction. Toute ressemblance avec des faits réels serait le fruit du hasard...
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mardi 1 janvier 2019
dimanche 3 juin 2018
Winter Comes
L’hiver avait glissé doucement, ayant lancé
son avant-garde de brumes automnales et des pluies propres à faire savoir à
tous que l’hiver allait arriver, comme si on pouvait en douter. Quelque chose
laissait supposer que l’on ne passerait pas Noël au balcon. Tant mieux, d’un
côté, car il semble tout à fait normal que chacun demeure dans son rôle.
Trop souvent, à force de voir des gens qui
cherchaient à se faire passer pour ce qu’ils n’étaient pas, à voir des loups
politiques faire limer leurs dents afin de faire oublier qu’à la fin, comme
tout loup, ils nous croqueraient sans pitié, en dépit des beaux sourires
figurant sur leurs affiches, tandis que des agneaux se faisaient mettre des
crocs dont jamais ils n’auraient l’usage, puisqu’ils paissaient dans les prés,
voilà que les saisons jouaient des rôles qui n’étaient pas le leur.
Visiblement, l’hiver serait l’hiver et pour
la nature ce serait bien mieux.
Monsieur Salmigondi, sans doute frappé de
folie, — car qu’est-ce qui pourrait bien
pousser un homme normal et sain d’esprit à revenir au beau milieu des
turpitudes d’un village si différent des autres par son paysage et pourtant si
semblable par tant de traits de ses habitants ? —, était revenu en
janvier de cette nouvelle année pour une semaine.
Ce jour-là s’avérait un jour comme les
autres, à savoir que malgré une fin d’automne tout à fait novembrine, et un
début décembre pluvieux, afin d’empêcher les plantations des vignes anciennes
arrachées après les vendages, janvier était sec, voire un peu chaud et le
touriste s’en frottait les mains, tandis que les philosophes de comptoir
dissertaient au Café comme chez soi.
— Per la
miseriaccia ! Bientôt la saison d’été va commencer en
janvier ! dit le patron du café. Je ne vais plus pouvoir prendre de
vacances !
— Pourquoi ? J’ai toujours eu l’impression que tu étais en
vacances ! rit Paolu, un client dont le métier principal consistait à lancer
des burle pour se moquer des travers
des autres. Souvent, nous faisons le service à ta place !
— Contrôler si vous l’avez bien fait m’épuise !
— Tout ça ne me dit rien qui vaille ! marmonna Petru, un
ancien dont le seul mérite consistait à ne pas être mort. Il doit faire froid
en hiver !
— Sage devise qui devrait gouverner le monde ! taquina
Paolu. Il faudrait un monde réglé comme une horloge franc-comtoise, avec un
coucou comme Petru qui sortirait pour annoncer les saisons et le temps qu’il
conviendrait de faire !
— N’empêche que de mon temps…
— Il pleuvait pendant la pluie et il ventait durant la
tempête ! N’empêche que les feuilles étaient à l’heure ! Elles sont
tombées en automne !
— Moque-toi, moque-toi ! râla le vieux philosophe de
comptoir. Il n’empêche que les saisons sont toutes déglinguées ! Il peut
en juillet et en août, tout comme à la fenaison ! Puis, il fait sec durant
les vendanges avec un ciel couvert et un temps humide, avant même l’automne,
puis il pleut quand les clémentines n’ont plus besoin d’eau ! Les saisons
sont devenues folles !
—À force de voir les hommes, elles se mettent à les
copier ! taquina Paolu en buvant son verre de pastis. C’est comme les
vieux ! De ton temps, ils mouraient à cinquante ou soixante ans, à
quarante ans ils en paraissaient vingt de plus et à soixante, ils semblaient
des vieillards ! Maintenant, un vieux machin comme toi a plus de
quatre-vingts ans, il boit du whisky à l’apéro…
— Sans oublier que tu creuses le déficit des caisses de
retraite, à défaut de vouloir creuser ta tombe ! gloussa le patron.
— Je vous l’ai dit : je vais tous vous enterrer,
tas de vauriens sans considération !
— Ne parle pas du respect dû à tes cheveux blancs !
reprit Paolu. Tu as le crâne qui ressemble au Mont Pelé ! Si ça se trouve,
tu as les cheveux noirs !
— Riez, riez ! N’empêche que ce temps sec ne me dit
rien !
— Il a plu un peu, ces jours-ci ! se rassura le
patron.
— Il y a eu du vent et tout est à nouveau sec !
— Je n’aime pas ça !
— Pourtant…
Tel un taon perturbant le silence de midi,
monsieur Salmigondi venait d’intervenir, alors que jusqu’ici il lisait tranquillement
son journal qui s’attachait à souligner les erreurs vénielles des hommes
politiques qui n’étaient pas en odeur de sainteté auprès de la rédaction, en
les montant en épingle, tandis qu’on minimisait les bourdes de ceux qui avaient
reçu l’adoubement du patron du canard.
Soudain, après ce pourtant intempestif, le silence se fit dans la salle du café.
Pire, voilà que le touriste venait de s’inviter dans une discussion réservée à
un cénacle de philosophes des agapes apéritives. Or, il n’était pas un disciple…
— Pourtant, le maquis est moins sec en cette
saison ! osa poursuivre le non initié.
— Monsieur Salmigondi, vous êtes bien brave, n’est-ce
pas ! Déjà, on vous accepte même en hiver, après vous avoir supporté en
été ! répliqua le cafetier.
— Tandis que j’ai contribué à faire tourner votre
commerce !
— Vous savez bien que je n’ai pas besoin de cet
argent !
— Il n’empêche que chez vous rien n’est gratuit !
— Sauf ses remarques ! rit Paolu.
— Mais, ce serait la ruine pour mon porte-monnaie et ma
santé ! hurla le commerçant. Songez : si tout était gratuit, on
viendrait même des autres villages, je travaillerais comme un fou et j’en
tomberais malade ! Alors que si je fais payer, ça couvre l’électricité,
l’eau, et les autres charges ! Mais, ça ne me rapporte rien ! Ici,
c’est ouvert pour mon plaisir !
— Oui ! Le plaisir de faire attendre les
clients ! gloussa Petru.
— Comme ça, vous buvez moins et vous pourrez dépasser
les quatre-vingts ans !
— Monsieur, je ne vous connais pas ! dit Petru.
Quand vous êtes venu cet été, j’étais chez mon fils, à la montagne ! Mais,
sauf votre respect, vous ne connaissez pas le maquis et pas la Corse !
— Je ne prétends pas vous en apprendre !
— Vous voyez, bande de malappris ? Monsieur
respecte mon grand âge ! Pourtant, je dois vous contredire ! Il y a
un point sur lequel vous êtes ignorant, sans vouloir vous insulter, comme la
plupart des touristes !
— Mais, je ne demande qu’à apprendre !
— Un bon élève ! Tant mieux ! Vous avez pensé
aux fougères ?
— Les fougères sont vertes !
— Regardez à travers les carreaux de la porte et
dîtes-moi comment elles sont !
Monsieur Salmigondi s’exécuta, sentant
qu’il avait dû lâcher quelque niaiserie. Là, il réalisa que l’image des
fougères vertes en plein été était demeurée imprimée sur ses rétines, au point
de lui masquer la réalité des choses.
Un peu comme lorsqu’il se représentait son
visage, sans l’aide d’un miroir, il se le représentait toujours avec une
éternelle jeunesse, chose que la Nature se plaisait à contrarier. En se rasant,
il apercevait bien le visage vieilli, marqué par l’amertume des rêves non
exaucés, des idéaux abandonnés et des amours déçues.
Il n’empêchait que, très rapidement dans la
journée, il ne se voyait plus avec ce visage étranger et se représentait le
Salmigondi de ses vingt ans.
— Ma parole ! Elles sont sèches et cuivrées !
— Vous voyez, quand elles sont comme ça, c’est comme de
l’essence !
— De l’essence de fougères ! pouffa Paolu. Mais,
impossible d’en trouver à la pompe ! Et pour les parfumeurs, ce n’est pas
terrible !
— Une fois, je me souviens…
— Il arrive encore à se souvenir ! souligna le
taquin.
— Ce devait être dans les années soixante ! On
était en hiver et on enterrait quelqu’un ! Il a fallu quitter le cimetière
pour aller défendre le village de l’incendie ! Et à l’époque, les terrains
étaient plus entretenus par leurs propriétaires ! Pas comme à
présent !
— Mon grand-père m’a parlé d’un fait semblable dans les
années quarante !
— Et pareil pendant la Grande Guerre ! ajouta le
cafetier. Les prisonniers turcs ont sauvé le village, puisque la plupart des
hommes étaient au front !
— Alors, croyez-nous : s’il y a un moment plus
dangereux encore que les autres, c’est bien maintenant ! Les pompiers
redoutent quand l’hiver arrive !
— Comme dans Game of Thrones ! lança,
pince-sans-rire, Paolu. Winter Comes !
Mais ce qui nous vient en hiver, ce n’est pas le froid et les morts, mais
l’incendie le plus redoutable de tous, qui met des vies et les maisons en
danger !
— Le dernier, ce devait être en janvier quatre-vingt-un
ou quatre-vingt-deux ! On a bien failli y passer ! Même les pompiers
n’en menaient pas large !
— Juste avant les années vingt, puis dans les années
quarante, puis soixante et quatre-vingt… Ça revient tous les vingt ans !
remarqua Salmigondi.
— Là, ça fait plus de trente ans ! Dieu nous
garde ! dit l’ancien.
Dans les jours qui suivirent, se leva un
vent soutenu et un feu se déclara de l’autre côté du barrage. En face de
l’endroit où était venu en vacances monsieur Salmigondi, le village faillit
être la proie des flammes et il ne restait que la lèpre noire de l’incendie qui
avait quasiment effacé toute la verdure si plaisante à voir.
Des bergeries et des troupeaux y étaient
passés, mais, en dépit de ces pertes, rien qui ne fût à terme irréparable, même
si on ne pouvait ainsi dire la chose à un berger. Pas de morts parmi les
villageois et pas de maisons brûlées.
Puis, l’incendie avait commencé à migrer
vers le nord, attaquant les villages voisins. Les Canadairs et les pompiers
étaient venus en renfort, car la Corse n’avait pas les moyens de lutter contre
un tel ravage.
Les clients du Café comme chez soi,
réaction tout à fait humaine, éprouvaient des sentiments de compassion, tout à
fait honorables, parlant d’aider financièrement, par la suite, les victimes des
incendies, et celui moins avouable du soulagement d’avoir échappé à la
catastrophe. Nul n’osait l’avouer ouvertement.
Ce soir-là, vers les dix-huit heures, ils
furent témoins d’un spectacle horrible et fascinant : la tempête s’était
muée en ouragan et des flammes attaquèrent le bas d’une montagne, puis,
soudainement, l’immense flamme grimpa et incendia toute la paroi, s’élevant
comme un gigantesque bûcher dans le ciel crépusculaire.
Petru se fit un signe de croix et pria, en
son for intérieur, pour que nul ne se trouvât sur le chemin de cet incendie
titanesque. Allait-il rester du maquis de ce côté-là du barrage ? Des
maisons avaient-elles été brûlées ? Car des maisons qui brûlaient, même
sans personne à l’intérieur, risquaient de ne pas être reconstruites.
Or, avec les villages qui se mouraient en
raison de la désertification du monde rural au profit des grandes villes, et
des jeunes qui ne revenaient plus, une fois leurs parents décédés, sauf pour la
Toussaint, c’étaient les villages qui sombraient dans la vieillesse et
s’éteignaient tout doucement. Quelle Corse pour demain ?
Soudain, un villageois entra comme un fou
dans le café.
— Vous feriez mieux de tous venir ! hurla-t-il
effrayé.
— Oh ! Qu’est-ce qu’il y a ? Un arbre est
tombé sur une maison ? demanda Paolu, pour une fois sérieux, car le ton du
nouvel arrivant l’avait saisi.
— La ligne électrique s’est brisée, avec ce vent
violent, et le câble a touché la route !
— Il y a des morts ? demanda le cafetier.
— Pas encore ! Mais, il y aura bientôt cinq
couillons qui vont griller dans un bar, s’ils continuent à parler pour ne rien
dire !
— Griller ?
— Le câble a fait jaillir des étincelles et les fougères
ont pris feu ! Il y a le feu et il vient vers le village ! Il faut
défendre les maisons !
Sur ce la maire du village entra à son
tour et exhorta les hommes présents.
— Vite ! Que les personnes âgées, les femmes et les
enfants quittent le village pour se réfugier dans la plaine ! Tout ceux
qui veulent rester pour lutter contre l’incendie sont les bienvenus !
— Et les pompiers ? Ils sont avertis ?
— Oui, mais je ne sais pas s’ils auront le temps
d’arriver avant le feu !
Chacun alla voir ce qui se passait, sur la
place et là, on vit au loin le feu qui arrivait. Des voitures passaient avec
des enfants, des mères, des grands-parents. Des chiens, venaient se réfugier près
des hommes rassemblés, des jeunes partaient en courant vers les hauteurs du
village, totalement affolés. D’autres, dans le même état d’esprit,
abandonnaient leurs maisons et venaient sur la place.
On entendait le vent siffler avec une
violence rare et les flammes crépitaient. Le maquis et les châtaigniers n’étaient
qu’un vaste champ brûlant où l’incendie survenait au triple galop, tel un
troupeau de chevaux affolés.
— Il faut défendre les maisons ! Vérifiez que
toutes les fenêtres et les portes sont bien fermées, munissez-vous de tuyaux et
de seaux, et luttez pour empêcher les flammes d’avancer ! Une fois une
maison bien fermée, le feu ne peut plus qu’entrer par le toit ou en brûlant le
bois des ouvertures !
Dans les heures qui suivirent, chacun lutta
comme il pouvait. Le feu avait atteint les limites septentrionales du village,
quand le vent tourna vers l’est. Puis, une fois parvenu au sommet de la colline
bouchant une partie de la vue sur la plaine, il tourna à nouveau vers l’ouest
pour revenir et attaqua les maisons par le dessous du village, du côté oriental.
C’était du chacun pour soi, puisque le feu avait coupé les routes. On ne
pouvait venir du village voisin ni de la plaine. Pas de pompiers, donc.
Soudain, dans l’air surchauffé, le feu
poussé par les bourrasques grimpa dans les rues en ciment et en pavé, sans rien
pour le nourrir, si ce n’était l’oxygène. Des flammèches pénétraient sous les
ardoises et attaquaient les poutres. Les maisons vides en cette saison se
trouvaient en danger.
Le vent fit tomber un arbre enflammé sur
une cuve de gaz. Mais, par miracle, elle avait résisté et il n’y eut pas de catastrophe.
En tous lieux du village, on s’évertuait à sauver sa vie, dont le sort se
trouvait étroitement lié à celui de la maison. Ici, il fallait grimper sur le
toit d’une terrasse vitrée pour éteindre les flammes ; là, on arrosait
sans fin les abords de la maison, tandis que des animaux, réfugiés dans une
cabane en bois, périssaient.
Puis, comme le feu avait brûlé les lignes
électriques et que, par conséquent, les moteurs de la station de pompage ne
fonctionnaient plus. Il n’y eut plus d’eau. Un des hommes qui luttait contre l’incendie
depuis plus d’une heure pour défendre une maison, devant ce dernier coup du
sort, se laissa tomber par terre, de rage et d’épuisement. Alors, le vent
tourna encore et éloigna les flammes pour attaquer les dernières maisons vers
le sud.
Sans eau, les habitants de la maison la
plus exposée n’avait plus que la ressource de se calfeutrer dans la maison et
espérer. Le téléphone du mobile sonnait mais on ne répondait pas afin de garder
le peu de batterie qui restait.
Enfin, le vent tourna une nième fois et
semblait vouloir aller vers un des villages voisins. Cette maison et ses
habitants étaient sauvés.
Alors, un peu trop tard pour ce village,
pais à temps pour le suivant, la pluie tomba enfin et les flammes se calmèrent.
Le vent était redevenu normal. Dans la nuit, des foyers brûlaient encore, tout
autour du village et on ne connaissait que trop bien le paysage qu’on verrait
au matin.
À présent, il fallait savoir s’il y avait
des victimes et si des maisons avaient brûlé.
Une bergerie et cinq maisons avaient
brûlée. Toutes ces maisons étaient inoccupées et le feu avait pris depuis le
toit.
Monsieur Salmigondi découvrit un spectacle
qui lui fit monter les larmes aux yeux. Sauf à certains endroits, langues de
verdures étrangement épargnées par le vent en tournant, tout était calciné
jusqu’au sol couvert de cendres noires. On voyait les anciens murets de
séparation des terrains, des chemins oubliés et les lieux par où s’écoulait la
pluie.
Sur les cinq maisons, une seule était
neuve. Les pompiers avaient pu passer et s’appliquaient à éteindre les
dernières flammes et tentaient de sauver ce qui pouvait l’être dans les maisons
aux toits et au planchers écroulés. Il fallait scier les poutres pour empêcher
qu’elles entraînent les murs.
Comment le village allait-il se relever ?
Et pour effacer les traces dans la nature, il faudrait des années, même si les
arbres n’avaient pas brûlé, bien que noircis en surface, et qu’ils se
reprendraient vite.
— Ne croyez pas ! dit Petru à Salmigondi. Dans
quatre mois, les fougères seront toutes ressorties, vertes comme auparavant, et
ont verra des feuilles paraîtres sur les arbres ! En revanche, pour les
arbousiers, les cistes et les genêts, il faudra des années pour que ça revienne
comme avant !
— Oui, mais on a perdu cinq maisons ! maugréa Paolu
qui n’avait pas envie de rire. Cinq maisons, ce n’est pas rien ! Ça fait
un paquet d’habitants !
— Les maisons sont assurées ! objecta naïvement le
touriste qui avait tout vécu.
— Certaines, oui ! Pour d’autres, avec cette
histoire de biens indivis…
— Je croyais que tout avait été mis en ordre ! dit
Salmigondi.
— Pensez donc ! soupira le cafetier. Il y a des
indivisions qui remontent à plus d’un siècle ! Pour retrouver tous les
héritiers, c’est un capatoghju !
Pardon, une prise de tête ! Un vrai casse-tête ! Les Chinois ont
copié sur les Corses pour leurs casse-têtes ! Il y a des héritiers aux
USA, en Argentine, au Mexique, en Afrique, et aux quatre coins de la Terre !
— Quand on réussit à reconstituer les arbres
généalogiques sur plusieurs générations ! ajouta Petru. Et il faut
prier que les terrains ou les maisons aient été partagés après l’invention de l’État-Civil
sous Napoléon 1er, sinon, tout se trouve à l’évêché, puisque les
registres des naissances, mariages, décès, étaient auparavant tenus par les
curés ! Même dans les registres civils, on ne mentionne parfois que les
prénoms et pas les noms ! Vous imaginez le travail !
— Alors, devant des maisons qui appartiennent à une
multitude de co-propriétaires qui n’auraient qu’une fraction de pièce chacun, ceux
qui habitent ces maisons ne les assurent pas toujours ! conclut le patron
du Café.
— Maintenant, j’ai vu ! soupira le vacancier, dans
l’air chargé de l’odeur de maquis brûlé qui le faisait tousser par moment. Les
fougères brûlent bien en janvier ! Mais, je me serais bien passé de voir
ça ! J’ai envie d’en pleurer !
— Monsieur, je ne vous connaissais pas jusqu’à hier !
intervint Petru, sur un ton de professeur. Mais, je vous ai vu défendre la
maison où vous résidez pour les vacances, puis aider à défendre celles des
autres ! À présent, je vous connais ! Je sais ce que vous valez !
Vous êtes des nôtres, à jamais ! Mais, il y a un petit problème, un
problème très embarrassant voyez-vous…
— Quel est le problème ? se raidit Salmigondi.
— Si vous êtes des nôtres, on ne peut vous appeler
monsieur ou Salmigondi ! Ça, c’est bon pour ceux qui sont en dehors du
cénacle ! Quel est votre prénom ?
— On m’appelle par mon second prénom, Antoine ! Pour
les amis, c’est Tony !
— Eh bien, Tony ! Bienvenue chez vous !
— Vous pensez qu’il y aura une aide de l’État ?
— Vu l’ampleur des sinistres, car il n’y a pas que nous
qui avons morflé, je crois que oui ! Des dossiers à faire et tout un tas
de paperasses !
— Maintenant, ce sera à qui pleure le plus ! ricana
Paolu. Et ceux qui crieront le plus fort ne seront pas les plus atteints ou les
plus irréprochables !
— Peu importe ! soupira le cafetier, désabusé. Le
tout, c’est que les vrais sinistrés soient indemnisés ! Si on ne donne pas
aux Restos du cœur, parce que des profiteurs se glissent au milieu, ce sont
ceux qui sont dans le besoin qui vont payer le plus ! Pas les profiteurs !
Il y a toujours eu des personnes qui se glissent dans le tas et il y en aura
toujours ! L’essentiel est d’aider les autres !
— Tiens, pour une fois que tu dis quelque chose d’intelligent,
dit Petru, on peut te laisser le mot de la fin !
samedi 12 août 2017
Un éclair sans génie
Ce matin-là, monsieur Salmigondi se réveille en
sursaut. Il avait mal dormi, la nuit précédente, invité chez le maire de la
commune qui avait tenu, la veille au soir à fêter le bon déroulement de l’expo.
Mais, fallait-il un prétexte vraiment sérieux pour faire un bon gueuleton sur
la terrasse, à présent que la canicule se trouvait libérée de tout reculoir et
pouvait donc entamer une retraite bien avant l’âge ?
Le maire l’avait incité à manger un fromage de
chèvre du village, dont le moins qui se pouvait dire était qu’il picotait les
papilles. Non content de cela, il l’avait invité à se resservir, ce dont le
juge se serait passé, mais, n’osant se montrer impoli envers un charmant hôte,
il avait cédé et mangé à nouveau ledit fromage.
Bien sûr, pour soulager les picotements, il
avait bu force verres de vin rouge. Non content de ça, malgré les yeux en
soucoupe de madame Salmigondi, il avait accepté un café à vingt-trois heures,
oubliant la plus extrême prudence. Pour finir, il avait eu droit à une liqueur
de myrte maison, - délicieuse au
demeurant -.
Résultat, il ne s’était endormi qu’à une heure
du matin, pour se réveiller environ deux heures plus tard, et n’avait retrouvé
le sommeil que vers cinq heures du matin et des poussières, tandis que bêlaient
les chèvres que son épouse s’était chargée de tenir éloignée des voitures,
comme chaque matin.
À onze heures et quart, il dort à poing fermé, à
présent que le fromage de chèvre a fini de gambader dans ses intestins,
pourchassant la salade verte tandis que le vin et la liqueur ont cessé de lui
lancer des pointes au niveau de la vésicule. Quant au café, accepté de façon
irréfléchie, ses effets excitants se sont évanouis.
À onze heures et seize minutes, un coup de
tonnerre retentit soudain et réveille monsieur Salmigondi. Foudre, fenêtres
ouvertes. Il bondit, tel un soldat sur le pied de guerre et court dans la
maison vide, afin de tout fermer. Dehors, il pleut. Il pleut enfin. Est-ce la
fin de cette fichue canicule ? On peut l’espérer.
Une fois toutes les ouvertures de la maison closes,
- non pas que la maison soit une ancienne
maison de tolérance, car les femmes du village ne l’auraient jamais
toléré ! -, il se recouche et tente de s’endormir. En vain. Il écoute
et il lui semble que la pluie a cessé. Il n’entend plus le tonnerre gronder ni
la foudre retentir tel une canonnade.
Comprenant que le sommeil s’est enfui, sitôt le
premier impact de foudre, le vacancier se relève et comptabilise ses heures de
sommeil. Il a eu son compte. Dans le désordre d’une digestion pénible, car il a
pour habitude d’éviter certains aliments le soir. Sauf, lorsqu’il est invité,
car ses parents l’ont bien élevé, hélas pour lui.
Son épouse est certainement chez une voisine, en
train de discuter et de boire le café. Elle fait chaque matin, ce qu’il répète
chaque soir, vers dix-huit heures, soit au Café comme chez soi, soit chez des
voisins en vacances.
Il se fait donc un café, après avoir bu le thé
vert qui est froid et avalé quelques canistrelli achetés à un vendeur ambulant
assez particulier. Ils sont bons et… “sans ingrédients“. Il compte ramener un
sachet vide et le montrer à des amis pour leur narrer cette histoire
extraordinaire.
À présent, l’estomac plus plein, il peut avaler
son expresso, afin de quitter les vapeurs du sommeil, d’autant qu’il a les tripes
retournées par des aliments dont il sait qu’ils lui sont contraires, bien qu’il
en raffole.
Sa tasse en verre à la main, il va vers la porte
et l’ouvre. Plus de pluie, plus d’orage perceptible ; au contraire, un
beau soleil rayonne à nouveau. Pourra-t-il aller à la plage cet
après-midi ? Nul doute que son épouse aura envie de prendre la voiture et
d’aller faire les courses sans l’avoir sur le dos. Donc, pas de plage.
Après un repas léger et la sieste de treize
heures, il bouquine et, étrangement, s’aperçoit que c’est lorsqu’on a le plus
de temps qu’on en trouve le moins pour lire les romans qui traînent sur la pile
de lecture, laquelle ne peut fondre, en raison du travail qui accapare l’esprit
et le rend peu disponible à la lecture.
Il comptait lire huit romans et n’en a fini
qu’un seul. S’il parvient au second, ce sera un miracle ! Comme à chaque
été. Il a beau changer d’endroit, c’est la même rengaine. S’il fait beau, il va
à la plage et à l’apéro le soir. Le matin, il se colle devant son PC, afin de parcourir
ses courriels.
Il lit ses quotidiens sur son mobile, buvant des
cafés et profitant d’un exercice extraordinairement jouissif : le farniente. C’est la plus grande
invention de l’homme, de toute l’histoire de l’Humanité ! Mieux que la
roue, mieux que l’écriture, mieux qu’Internet ! Ne rien glander du
tout ! Bayer aux corneilles…
Lopes qui fait le paon
Sur le coup de dix-sept heures, il y a du vent
frais qui balaie des feuilles sèches. Néanmoins, monsieur Salmigondi sort,
allant où ses pas le conduisent, sans plan préconçu. Le voilà qui, à force de
ne rencontrer personne se retrouve au Belvédère. Monsieur Lopes est là et il
fait le joli cœur avec Marie-Pierre.
Le juge doit être pestiféré car, à peine il
pointe le bout de son nez, voilà que Lopes se taille. Salmigondi sent ses
vêtements. Il a mis son parfum. Il s’est brossé les dents : pas d’haleine
de chacal, en dépit du fromage d’hier au soir. Aurait-il eu le simple mauvais
goût d’empêcher Lopes de faire le paon.
L’oiseau se fait rare et repart en ayant refermé
sa queue ocellée, le roué personnage. Il salue au passage le juge, d’un signe
de la tête.
— Je l’ai chassé ? On aurait dit qu’il me fuyait
comme la peste !
— Je crois qu’il veut faire le joli cœur, sans
chercher plus qu’à plaire ! Mais, trop souvent, la chose est barbante !
N’hésitez pas à venir exorciser les lieux !
— Drôle de temps ! On ne savait plus si on devait
se préparer pour la plage ou pas ! Soleil, pluie et tonnerre, re-soleil,
vent et nuages, re-soleil et re-vent ! Tant et si bien que j’ai fini De la
Terre à la Lune ! Heureusement que nous avons un paratonnerre ici !
Je connais un village où ça n’est pas le cas !
— Ils n’ont jamais songé à en installer ?
— Si seulement c’était ça, ce ne serait que de
l’inconséquence ! Mais non : la chose s’avère bien pire que ça et
difficile à résumer en deux ou trois mots !
— Depuis que l’on m’a conté l’histoire du tracassier
des prétoires, je pense que je suis entré dans une dimension parallèle !
Entrer dans le monde des petits villages revient à pénétrer dans des pays où la
Loi est pervertie et où les administrations censées défendre l’intérêt général
vont à l’encontre de celui-ci !
— Vous ne croyez pas si bien dire, cher
monsieur !
— Vous me faites craindre le pire !
— Figurez-vous qu’un personnage a acheté un beau jour
un terrain contigu à sa maison, avec une parcelle qui allait au-delà de ses
espérances !
— Ne parlez pas par énigme ! C’est trop facile
pour vous qui savez !
— Ce personnage peu reluisant se rendit compte que le
paratonnerre communal érigé avec l’accord de l’ancien propriétaire se trouvait
sur une éminence qui se trouvait sur la fameuse parcelle vendue avec celle qui
l’intéressait !
— Vous avez dit que le terrain était contigu à sa
maison…
— C’est là toute l’absurdité du sieur : ce
paratonnerre protégeait la maison dont il envisageait de faire un gite
rural ! Il protégeait donc cette maison, mais pas celle qu’il possédait à
l’autre bout du village, car un autre paratonnerre se trouvait à une centaine
de mètres d’un transformateur électrique !
— Donc, sa maison destinée à la location se trouvait
protégée par un paratonnerre ?
Lequel fonctionnait depuis une trentaine d’années et
donnait pleinement satisfaction ! Moins d’un siècle auparavant, il y avait
plusieurs fois des morts, car la foudre tombait souvent autour de cette
éminence rocheuse ! La municipalité ayant appris qu’il avait fait
l’acquisition de ce rocher, avait engagé une enquête d’utilité publique,
laquelle avait conclu à l’utilité du paratonnerre !
Marie-Pierre rit de la confiance du juge à
l’égard instances humaines à choisir le meilleur en toutes circonstances. Le
bon sens est la chose sur Terre la plus partagée et, à force de la partager, la
part de chaque héritier diminue. Comme en toute Raison, la monnaie est sans
cesse frappée au coin du bon sens, cette monnaie se déprécie, alors que la
sottise et l’erreur placées en actions présentent plus d’intérêts. De sorte que
le bon sens a toujours deux trains de retard sur l’erreur et la routine.
— Le personnage en question a fait intervenir un
expert qui certifiait que le paratonnerre était nocif pour celui qui vivrait à
proximité, en raison d’ondes électromagnétiques que seul ledit expert avait
décelé ! Pour une raison que nul être doué de raison ne saurait expliquer,
le Sous-préfet a rejeté les conclusions de l’enquête d’utilité publique et a
privilégié l’intérêt d’un particulier à l’intérêt général, estimant que la
foudre était moins nocive pour la santé que les prétendues ondes de l’expert !
— Mais, c’est totalement aberrant ! bondit le
magistrat.
— Il ne faut jamais douter de la faculté de l’homme à
dépasser les limites de la déraison ! Il n’y a pas que la Justice qui soit
aveugle !
— Et les habitants du village en sont restés là ?
— Oh non ! Pétitions au préfet, au Premier
Ministre ! Il semblerait que, suite à une pénurie d’encre, les deux
n’aient pu répondre !
— La municipalité n’a rien fait ?
— Tribunal Administratif, mais sans résultat !
Même si un Sous-préfet est stupide, il ne convient pas de déjuger le vassal de
l’État !
— Mais, je suis tombé au royaume du Père Ubu !
— De plus, le personnage qui faisait ça uniquement
pour des raisons de pulitighella, allait partout clamant qu’on voulait le
déposséder !
— Billevesées ! Balivernes ! Coquecigrues !
Fadaises ! L’expropriation permet de délimiter une parcelle pour le
paratonnerre et un chemin d’accès ! Ensuite, le reste de la parcelle est
restituée, et la surface nécessaire à l’édification fait l’objet d’une
indemnisation ! Cet individu est un menteur de la pire espèce !
— Bref, le foutriquet avait démoli le paratonnerre,
avant même que le Sous-préfet n’ait pas tenu compte de l’enquête d’utilité
publique ! Il a été condamné à payer les frais de remontage, sans pour
autant avoir été sanctionné…
— Je veux, mon neveu : destruction de bien
public !
— Impossible de remonter un paratonnerre bousillé et
non restitué ! De plus, comme il a dit qu’il n’avait pas les moyens de
payer…
— Il a bénéficié d’un étalement pour les
paiements ! J’ai déjà vu ça quelque part !
— Aussi, lorsque la foudre tombe ici, bénissez le ciel
que nous n’ayons pas eu un sbaticu [1]
de cette engeance ! Dans l’autre village maladettu [2],
lorsque la foudre tombe, ce sont des télés, des antennes paraboliques qui
morflent ! Et encore, ils ont de la chance : pas encore un seul mort,
pour la folie d’un seul homme !
— Eh oui ! Il y en a qui, à défaut de
compétences, ne savent que s’affirmer par leur faculté de nuisance ! Si
seulement la foudre pouvait le frapper !
— Oh ! Comme vous êtes violent, soudain !
— Il paraît que l’éclair fout droit les tordus !
[1] Sbaticu : Imbécile, crétin…
[2] Maladettu : Maudit, excommunié, infortuné, abandonné de Dieu.
vendredi 11 août 2017
Paysagisme Communal
Une femme attend près du belvédère. Elle tient
une laisse à la main, - un de ces laisses
à sangle qui sort et rentre d’un enrouleur, en fonction de la traction exercée
par le chien -. Elle lit un roman, dans l’escalier, à l’ombre de la
terrasse du belvédère.
Monsieur Salmigondi apparaît, appelant “Noiraud“. Il se dresse sur le muret afin
de mieux inspecter les environs. Mais, pas de traces de Noiraud.
— Bonsoir ! dit Marie-Pierre. Vous cherchez le
vôtre ?
— Un peu ! Ce soir, il est introuvable ! Je
m’inquiète !
— Le mien aussi fait comme ça ! Il part en
ballade dans le maquis, tout content de pouvoir courir comme un fou ! Je
ne peux pas l’emmener à la plage !
— Ah, ça ! Moi non plus ! Et puis, mon
épouse ne voudrait pas !
— J’ai essayé plusieurs fois ! Mais il n’est pas
normal ! Les autres se jettent à l’eau et se rafraîchissent ! Songez,
avec cette canicule ! Qui ne se jetterait pas à l’eau ?
— Pensez ! rigole le juge en vacances. Même le
neveu du maire, - Toussaint, celui qui
fait l’expo pendant quinze jours -, est retourné à la plage, après des
années sans y être allé ! Ses cousines ont dit, en rigolant, que ça a
failli supplanter l’info de l’arrivée de Naymar sur BFM TV !
— Je hais le PSG ! Ne me parlez pas de ce
club ! Ça me fait venir des boutons ! Je suis pour l’OM ! J’ai
été heureuse de voir Monaco champion devant le PSG !
Salmigondi vient de mettre les pieds sur un terrain
miné. Son approche du sport est plus ludique, sans haine. Il préfère fouetter
d’autres chats :
— Revenons-en à nos moutons, si je puis dire !
Nos animaux qui divaguent, ce soir !
— Le mien, au lieu de se rafraîchir, veut aller dans
les dunes !
— Vous ne risquez pas de le perdre de vue, étant donné
la hauteur des dunes !
— Pour sûr : ce n’est ni le Sahara, ni celui de
Namibie, avec des dunes dépassant les quatre cents mètres ! Je ne veux
pas, qu’il y aille ! Ça lui abîmerait les coussinets !
— Les coussinets ? Il a des coussinets ?
— Un chien possède bien des coussinets sous les
pattes, non ?
— Un chien… Je me disais bien avec cette volonté de l’amener
à la plage !
— Pourquoi, le vôtre… c’est quoi ? Un chat ?
— Vous allez rire ! Un cochon sauvage !
Peut-être même un croisé entre le cochon sauvage et le sanglier ! Enfin,
je crois !
— Noiraud, un cochon ? Et vous l’avez amené du
Continent ?
— Ah, ben non ! C’est un produit local
typique ! Appellation d’Origine Protégée ! Mais, ce soir, il n’est
pas venu et je m’inquiète !
— Pour un cochon sauvage ? Peut-être est-il
transformé en saucisson ?
— Pas en été ! C’est qu’il a ses heures ! Il
vient juste à la fin du repas !
— Et vous l’installez sur sa chaise, avec une petite
serviette à carreaux ?
— Taquine, avec ça ! Il faut que je vous
explique ! Mon loueur est du genre écolo ! Il a installé un
composteur sous la maison ! Vous savez, ça ne sent pas vraiment fort, pour
peu que l’on prenne la précaution de metre une pierre par-dessus !
— Jusque-là, je comprends ! J’ai un niveau
intellectuel qui me permet de d’appréhender l’utilisation d’un
composteur !
— Ah, c’est pour le cochon ! Quel marlou,
celui-là ! Il me renverse le composteur et mange le contenu ! Alors,
pour le compost, c’est râpé ! Aussi, j’ai renoncé : tout ce qui est
consommable est donné au cochon, sauf le caviar ! C’est notre poubelle de
table ! Le compost se fera par des voies plus ordinaires !
Salmigondi se penche et essaie de voir la
couverture du bouquin que Marie-Pierre tient dans sa main. Mais, elle tient le
livre page de couverture contre elle.
— Vous lisez quoi ? Je vois que vous tenez un livre !
— Un classique : De
la Terre à la Lune, de Jules Verne !
— À propos de
Lune, vous avez vu l’éclipse de Lune, hier au soir ?
— Justement non
! Je n’y ai plus songé, figurez-vous ! J’étais dans la Lune !
— Sur la face
cachée ? L’autre était visible mais partielle ! En plus, figurez-vous que
la majeure partie de l’éclipse partielle s’est passée derrière la colline en
face !
— Monte Oppidum ! Enfin, c’est son nom sur
les cartes d’État-Major !
— Soit !
Toujours est-il qu’on a vu les vingt dernières minutes de l’éclipse, - l’ombre de la Terre sur la Lune -, mais
qu’on a loupé près de deux heures, alors que dans la plaine ils ont pu la voir
! Remarquez : si un jeune homme ne m’en avait pas parlé à la plage, je ne
l’aurais jamais su !
— Je pense que je parviendrais à survivre à cette
carence !
— Moi aussi ! Car ce que j’ai vu ou rien,
n’est-ce pas ? bougonne le magistrat.
—À propos de rien, vous avez remarqué le vide
intersidéral en matière végétale de la place dessous, celle où l’on tente de garer
les voitures ?
— Oui ! C’est plutôt tristounet, si l’on ajoute
ces toiles d’araignées de fils téléphoniques et de câbles électriques qui
nous surplombent !
— Impossible de prendre une photo décente sans passer
des jours à retoucher la photo, sur son PC, afin d’effacer les réseaux qui
balafrent les clichés !
— Mais peut-être que ce désert va voir refleurir des
printemps éradiqués !
Marie-Pierre ne peut qu’être intéressée par ce qui
vient d’être sous-entendu, car il se trouve qu’elle a hérité de son père d’un
intérêt pour les arbres et arbustes.
— Qui a dit quoi ? Parce que ça m’interpelle,
voyez-vous !
— Un adjoint parlait avec un monsieur que je ne
connaissais pas ! Ils discutaient de l’esplanade non loin du
Belvédère ! Ils voulaient l’aplanir !
— Ils ne comptent pas la bétonner, au moins ?
— Non : mettre quelques arbres pour apporter de
l’ombre et de la fraîcheur au coin !
— L’adjoint a participé à un figocide ! Vous voyez ce coin, avec un tronc ratiboisé,
desséché, roundupé jusqu’à la
racine ? Ici trônait un beau figuier qui produisait de très bonnes figues
et qui était l’un des plaisirs de mes étés, quand j’ouvrais ma fenêtre, au
matin ! Je suis arrivé l’année dernière : il était élagué jusqu’à la
base et séché comme le désert d’Atacama, le plus aride au monde, dit-on !
— Pourtant, c’est bon les figues !
—Ah, c’est que le figuier possède un défaut majeur :
les petites figues tombent, parfois, et elles roulent sur le ciment ! Vous
rendez-vous compte ? La nature qui ose venir salir le béton policé !
L’ouvrage humain pollué par des végétaux !
— Effectivement, ça a de quoi faire frémir ! La
lutte permanente de l’homme contre la Nature, combat perdu d’avance quand on
voit les cités antiques qui ont été recouvertes de strates de limon, de
végétaux. Jusqu’à en redevenir telles qu’avant l’intervention prétentieuse de
l’Homme !
— Voilà pourquoi nous avons hérité de ce moignon
grisâtre ! Mais, l’homme qui aime abattre des forêts, pour y laisser une
clairière, qu’il devra défendre en suant sang et eau, trouve plus beau un arbre
dont il ne reste plus que la souche, laquelle va pourrir, ainsi qu’un membre
tranché qui se couvrirait de mouches vertes, grouillant telles des légions
barbares ravageant les cités civilisées !
Monsieur Salmigondi demeure stupéfait devant cette
envolée lyrique, dont il devine bien qu’elle est le fruit d’une passion et
peut-être même de non-dits. Il ne va pas tarder à en avoir confirmation par les
propos qui vont suivre.
— Voyez-vous, monsieur, dans le temps les bergers
passaient dans le maquis et, lorsqu’ils apercevaient un arbre sauvage qui
poussait, ils se débrouillaient et implantaient un greffon venant d’une
excellente variété ! Ils ne greffaient pas seulement sur leur terrain,
mais de partout ! On trouvait ainsi, en plein maquis, des pommiers, des
poiriers et des figuiers, que le hasard avait fait pousser là !
— C’est amusant ! Ils faisaient ça
d’instinct ?
— Des techniques ancestrales que transmettaient les
anciens aux plus jeunes ! Des fois, me disait mon père, on voyait rentrer
un berger avec des fruits et il les offrait aux enfants du village !
C’était son œuvre, mais pas son terrain : alors, il partageait ! À
présent, on préfère ratiboiser les arbres, voyez-vous !
— Je vois ! C’est bien dommage ! Je vois que
les fours ont disparu !
— Il en reste peu ! Ils n’étaient plus utilisés
et on avait besoin de places pour stationner ! Mon père avait une passion
pour les figuiers et il tentait de montrer aux autres comment il s’y prenait
pour greffer cet arbre, à partir d’un figuier sauvage ! Car, en général,
un figuier sauvage ne donne pas de fruits comestibles !
— Les gens n’en avaient rien à fiche ?
— Si ! Mais, ils croyaient que son temps serait
moins compté sur cette Terre ! Ils n’ont pas appris assez vite ! Ils
ont retenu des bouts d’explications mais pas tout ! Il est mort sans avoir
transmis sa technique !
— Je comprends : quand on tue un figuier, c’est
un peu de son souvenir qu’on efface ! C’est comme si on saccageait sa
tombe et sa mémoire !
— Je n’aurais pas osé aller jusque-là, mais il y a un
peu de ça ! Venez voir ! dit Marie-Pierre en invitant le magistrat à
la suivre et ils retournèrent au Belvédère. Regardez ! Vous voyez ?
Là, sous le muret, près de la petite fontaine !
Salmigondi se pencha et aperçu un autre figuier
scié et brûlé au Roundup. Pendant qu’on maltraitait ainsi arbres et arbustes
communaux, on délaissait les chemins autour du village. Y compris ceux qui
menaient aux sources qui l’environnaient. Il n’y avait plus que ronces
inextricables autour des vasques et les animaux, durant la canicule, devaient
pénétrer dans le domaine des hommes, en plein village. On se plaignait de leur
divagation, sans rien faire pour eux. Comme on fulminait contre les migrants,
sans rien faire pour créer des emplois chez eux.
— De vous à moi, ce figuier était sauvage et ne
produisait rien de comestible ! Mais, il était verdoyant ! Il aurait
produit les meilleures figues du monde, ç’aurait été du pareil au même !
Il aurait succombé à la tronçonneuse et au désherbant ! Si vous tentez de
planter des arbustes décoratifs, ce sont les chèvres qui les bousillent, car,
de ce temps, elles ne trouvent rien à manger !
— Ainsi va le monde ! On élit des personnes
censées défendre les traditions et rien n’est fait pour défendre la plus belle
d’entre toute : la Nature !
— Voyez la châtaigneraie qui donne son nom à la
Castagniccia ! Le feu et les siècles font disparaître les châtaigniers et
on n’en replante aucun ! À quoi va ressembler ce paysage d’ici un siècle,
je vous le demande ?
Baobab corse
Le juge rit sous cape, se remémorant une boutade
qu’avait lâchée le neveu du maire, en entendant parler de planter des arbres.
Une boutade effrayante si l’on songe qu’elle n’est pas vraiment une boutade. La
vision d’un monde défunt, celui-là même qui se trouve sous les yeux de tous et
qu’on croit éternel.
— Toussaint, celui qui a fait l’exposition, a
plaisanté quand il a entendu parler de planter des arbres pour faire une
placette ombragée ! Il a conseillé de planter des baobabs ! Comme
ceux du Petit Prince ! Les
autres le regardaient avec étonnement et il a expliqué que, au regard du
réchauffement climatique, c’étaient les variétés de l’Afrique subsaharienne
qu’il fallait privilégier !
— C’est drôle ! Mais réaliste, hélas ! Que
restera-t-il de tout cela ?
— Un souvenir et ses photos ! Nous serons comme
des archéologues mettant au jour, en pleine zone tropicale, une tombe antique,
avec des fresques représentant des animaux des climats tempérés et qui se
retrouvent dubitatifs sur les modifications du climat ! Certains penseront
qu’on a représenté des scènes plus au nord ! Nos descendants ne croiront
même plus qu’il ait pu y avoir des figuiers et des châtaigniers par ici !
Que sommes-nous ? Des feuilles mortes…
— Et le vent du
nord les emporte dans la nuit froide de l'oubli…
— Et la mer
efface sur le sable les pas des humains
désunis[1] !
[1] Les feuilles mortes : paroles de Jacques Prévert, à un mot
près. Le remplacement est humain, non ?
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